Abus de pouvoir de l’élève…

 

Article de Jean-Pierre MARINI

Président de Droits et Libertés depuis 2002.

Ancien commissaire paritaire académique du SNALC

article paru dans la bulletin académique du SNALC Grenoble mars 2009

& dans la Quinzaine Universitaire du SNALC (National) n°1311, 4 mars 2009 sous la rubrique « Tribune Libre »

LA MEDICALISATION HYPER-INDIVIDUALISTE ET HYPER-ABUSIVE DES ELEVES.

 

« Le rôle de la culture scolaire est-il de tenir compte des spécificités de son public, d’intégrer la diversité ? Voilà bien le souhait de l’individu narcissique qui ne conçoit les institutions que tournées vers sa personne. »

Natacha POLONY, Nos Enfants gâchés, Petit traité sur la fracture générationelle, JC Lattès, 2005, p. 80.

 

       Depuis quelques années se développe un phénomène qui serait gravissime s’il venait à prendre de l’ampleur : l’intrusion de normes à notre action pédagogique, leur médicalisation et leur aspect explicitement juridique.

 

       Au début de chaque année, nos casiers sont envahis par des documents issus de l’infirmière scolaire, de médecins, voire même de centres hospitaliers.

  1. Ces documents peuvent avoir leur place en attirant l’attention sur un élève qui présente des troubles de santé perturbant (tel l’asthme, etc.) qui pourraient se manifester dans nos cours. Ces documents peuvent nous permettre de réagir de manière opportune. 
  2. Beaucoup plus discutable est la mise en avant de notions de dyslexie, dysorthographie, etc.
  3. Encore plus fortement discutable la réputée « hyperactivité »..

 

       Nous ne discuterons pas les documents de la première catégorie sauf pour rappeler que notre responsabilité est exclusivement celle d’un enseignant ainsi que celle d’un adulte. Nous ne sommes pas des médecins ni des soignants et il se peut donc que notre réaction, en cas de problème de santé, ne soit pas tout à fait ce qu’il faudrait qu’elle soit. Notre responsabilité ne doit pas être engagée.

 

       A ce sujet, je voulais attirer l’attention des collègues sur une expérience vécue. Au début de l’année scolaire 2008-2009, la nouvelle infirmière de l’établissement nous a distribué un document sur lequel se trouvait un accusé réception à restituer à l’infirmière attestant que nous avions bien reçu ledit document. Cette manière de procéder vise à transformer l’information en acte impératif ayant une portée juridique opposable. J’ai trouvé le procédé pénible et très choquant et bien sûr je me suis bien gardé de rendre l’accusé de réception.   

 

       L’infirmière qui nous signale que tel élève est dyslexique, dysorthographique (etc.) nous demande d’assortir ce constat de mesures individualisées, de statuts particuliers qui choquent la notion même de justice qui préside normalement à notre gestion générale des élèves. Il faut pour ces élèves un tiers temps lors des devoirs écrits, des exercices en moins et ne pas voir la graphie très libre et les innombrables fautes d’orthographe. En gros il faut être aussi aveuglé que le sont nos responsables politiques sur le destin actuel du collège (et au delà du pays). Les élèves concernés, tel que j’ai pu l’observer, sont parfois très lents, ont une graphie presque illisible, dans un français très approximatif. Au lieu de chercher à s’améliorer ils s’installent confortablement dans leur réputé handicap. C’est humain. Ceci est bien sûr à l’inverse même de la notion d’effort que le président de la république s’engageait pourtant à remettre à l’honneur. Ces élèves  rejoignent leurs condisciples dans une autosatisfaction généralisée et souvent hautement revendiquée : « J’ai toujours fait comme cela ! », « Mon cahier ! Je le trouve propre. », « Vous m’humiliez à me dire que j’écris mal devant mes camarades ! » (sic).

 

Renversement des valeurs : un caractère premier de notre temps.

       Ajoutons que les consignes sont parfois pittoresques et témoignent de la part des soignants d’une méconnaissance profonde et très inquiétante de notre métier. Ainsi cette petite Aurore qui se voit placée sous un statut particulier dévolu par un hôpital lyonnais. Ce document est un pur chef d’œuvre de ce type de littérature. En voici quelques bons morceaux :

« Permettre à l’enfant de se défouler seul quelques instants s’il est trop instable (l’envoyer chercher quelque chose) ». Ajoutons : « Eviter les séances de devoirs scolaires trop longues » ou « Eviter les punitions systématiques, l’enfant ne le faisant pas intentionnellement » (sic).  Il y a aussi ce beau spécimen d’intense bêtise médicale : « Maintenir un contact visuel avec l’enfant lorsqu’on lui donne une consigne. »  C’est clair : à lire ce document et les autres, on reste persuadé que l’enfant se trouve seul dans une classe où ses camarades ne sont que des décors de carton pâte !

 

       Le pire pour l’exercice de notre métier, c’est le ton menaçant de certains parents lorsque (par grand malheur !) le professeur n’a pas assez tenu compte des spécificités du petit chéri et n’a pas appris par cœur les deux pages issues de l’infirmière qui le concernent spécifiquement (deux pages multipliées par le nombre de statuts spécifiques). Là intervient l’aspect juridique.

 

       Nous évoquions la célèbre « hyperactivité » qui est souvent (peut-être même toujours) le fruit d’une éducation laxiste conjuguée à l’instabilité compulsive qui caractérise (hélas) nos contemporains. J’ai vu le cas du jeune Robin, insolent et agité notoire, interventionniste systématique à voix haute dans tous les cours. « Pourquoi se retenir ? L’adulte est là pour Moi tout seul ! »

 

       Alors nous pouvons nous inquiéter … Quand donc va-t-on recevoir des documents sur les hyperactifs pour nous interdire de les punir ou les encourager dans leurs pulsions tyranniques et égocentriques ?

Déjà, une collègue me fait parvenir un document très avancé dans cette voie qui concerne ce type d’élève pompeusement appelé « THADA ». Ce nouveau sigle est, comme le tout informatique, destiné sans doute à impressionner les ignorants. La technique ou le langage pseudo scientifique est parfois le cache misère de l’ignorance voire de la bêtise. Ce sigle recouvre l’appellation « Trouble d’Hyper Activité avec Déficit d’Attention ». Traduit en vrai français (c’est à dire une langue belle, clair et simple, hors des nébulosités du politiquement correct) cela signifie très concrètement un élève pénible et mal élevé. Je vous livre quelques aperçus de ce triste texte et vous jugerez de vous même du degré de ce qu’il faut bien appeler un ramollissement cérébral assumé :

« Faire appel à tous les sens pendant la présentation du travail. » (sic). «Entretenir un contact verbal et physique fréquents ». Bien sûr on suppose que l’élève est seul en classe avec le professeur. « Eviter les éléments distrayants dans la classe, sur les murs, les bureaux ou suspendus au plafond » Bien sûr nous allons abolir toute la décoration de la classe pour un seul élève ! « L’écoute de musique apaisante peut, dans certains cas favoriser l’attention. » Et pourquoi pas des masseuses tant qu’on y est ? Ou un fauteuil relaxant ?  Au fait… à quel heure est l’apéritif ?

 

       Tout ceci sous le contrôle de nos vénérables juges qui depuis la condamnation de notre collègue insulté au printemps 2008 ont montré qu’ils étaient prêts à prendre en compte (et comment !) nos difficultés quotidiennes !    

 

       Le philosophe grec Platon, au IVe siècle avant J-C, devrait nous inciter à relativiser nos craintes sur notre étrange époque : « Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux, l’autorité de rien et de personne, alors c’est là en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie. »