La culture du narcissisme

 

Un livre de Christopher Lasch nous éclaire sur les dérives égocentriques de notre société. L’individu est coupé du sens que lui donne les autres ou l’ensemble de la société par la très haute idée qu’il a de lui même.

Le sujet de « La culture du narcissisme » ouvrage de Christopher Lasch paru il y a trente ans, en 1979, porte sur l’évolution de la psychologie des humains –les monades égoïstes pour reprendre l’expression de Jean-Claude Michéa- dans la société libérale (lisez capitaliste) « post-moderne ». C. Lasch (1932-1994) est presque exactement contemporain de Guy Debord et ce travail partage avec « La société du spectacle », ouvrage auquel il renvoie explicitement, le même type de réception publique officielle : un silence assourdissant.

Ce travail est dense (288 pages bien tassées dans la collection Champs essais, la fonte utilisée pour le corps du texte est déjà petite, mais celle des notes en pied de page est minuscule) et porte sur les différents aspects de la vie courante (le travail, la famille, le couple, l’éducation, le sport et les loisirs, etc.). Au départ, Lasch est un historien. A l’arrivée, c’est un critique social dont la culture philosophique et psychanalytique est réellement solide. Politiquement, c’est un populiste (dans le meilleur sens du terme) qui met à nu les tares congénitales de la pensée dite « de gauche ». Il n’est donc guère étonnant que Michéa qui effectue un travail critique parallèle à celui-ci en France ait trouvé là une importante source d’idées.


Le sujet de Lasch est un homme dont la compétence technique livrée aux grandes entreprises ne permet plus de pourvoir lui-même à ses besoins matériels. Il vit au jour le jour, détaché du passé historique collectif, et rêve parfois de se libérer de sa dépendance à l’égard de la technologie et ainsi survivre à sa destruction ou son effondrement (thème plus largement développé par l’auteur dans « le moi assiégé »). Le narcissisme représente la dimension psychologique de cette dépendance. L’effondrement de sa vie personnelle provient de « la guerre de tous contre tous » (au sens de Hobbes) qui s’étend à présent aux classes moyennes. Le vide intérieur, la solitude, l’inauthenticité, le manque de confiance dans l’avenir sont son lot quotidien. La prolifération des images mine son sens de la réalité et l’idée répété d’un développement normatif engendre la peur spécifique de toute déviation lue comme pathologique. L’individu autonome du XIXme siècle a fait place à une conception marchande de la personnalité, un hédonisme trompeur et la nécessité de plaire et d’être aimé. L’employé n’est souvent qu’un prolétaire peu compétent qui va chaque jour à son travail bien habillé. La propagande de mort assénée chaque jour par les grands médias renforcent son sentiment d’insécurité. Lorsque la propagande se confond avec l’information, la notion de vérité a fait place à celle de crédibilité et la contagion de l’inintelligible se répand à tous les niveaux de l’appareil gouvernemental. Lorsque les images du pouvoir éclipsent sa réalité, ceux qui sont sans pouvoir se battent contre des fantômes. Dans l’enseignement, la démocratisation à contribué à la propagation de l’abrutissement et au déclin de l’esprit critique. Le pouvoir s’immisce dans les familles : les réformes présentées comme un sommet du progrès moral réduisent en réalité les droits du citoyen ordinaire. Le rôle de guide des parents s’effondre… Ceci n’épuise pas les thèmes traités dont un grand nombre sont repris dans les ouvrages plus récents de l’auteur.


Pour résumer, Christopher Lash est un auteur de tout premier plan dont l’œuvre apporte une vision réellement décapante de notre société. « La culture du narcissisme » sortie en 1979 n’a pas pris une seule ride. C’est le bon point d’entrée dans l’œuvre de Lasch.